Publié le 13 décembre 2017 à 10h24 (il y a 1 année environ) dans « Études doctorales »
« Être à 200 % focalisé sur les études, si l’on veut réussir », conseille Charaf REMOU
Charaf Remou, Docteur en Géographie/ Aménagement à l’université François-Rabelais de Tours.
© Source : Conseil départemental de Mayotte - DCIP

Originaire de Tsararano, Charaf REMOU a obtenu son BAC Economique et Social (ES) au lycée de Mamoudzou en 2008. Il ne fait alors aucune démarche d’inscription en métropole et ne dépose qu’un seul dossier de candidature à l’Institut de formation de Mayotte (IFM) à Dembéni, où il était sûr d’être pris car premier de sa classe en Histoire géographie au Lycée.

À l’IFM, seules les filières L1 et L2 sont réalisées à l’époque. Après validation de ses deux premières années, il a donc été obligé de partir pour poursuivre la L3 à l’université Bordeaux 3 (Michel Montaigne), alors partenaire de la filière géographie du Centre universitaire de formation et de recherche de Mayotte (CUFR).

Le départ pour Bordeaux

Le choix de la filière géographie n’était pas par défaut. Charaf savait ce qu’il voulait faire comme études. Passionné de géographie et d’histoire, il n’avait pas d’autres choix d’études.
C’est donc dans une logique de continuité que le choix de la ville de Bordeaux s’est fait pour valider sa licence. D’autant plus qu’il possède de la famille installée à Bordeaux : « mes cousines qui habitent dans cette ville et cela m’a facilité la vie dans beaucoup de domaines ».

Charaf est d’ailleurs quelqu’un de très proche de sa famille qui l’a beaucoup soutenu. C’était la première fois qu’il partait en France et toute sa famille s’est mobilisée pour les préparatifs du départ. Parents, sœurs, cousins, etc… l’ont aidé à préparer le grand départ. Le jour du départ, son grand frère Ahmed Ali M’hadji qui est infirmier et qui a aussi fait ses études en France lui a dit de répéter 3 fois la phrase suivante en shimaoré : « nawaytou niyatou limahondo mine fardhui nissomé ». Traduite en français, cette phrase signifie : « Je sais que je vais souffrir mais mon objectif est de réussir ». Aujourd’hui encore, cette phrase est dans sa tête et il promet de la répéter à ses enfants.

Au-delà du soutien financier de la famille, Il a pu compter sur une aide ponctuelle de la Mairie de Dembéni qui à l’époque récompensait les élèves qui réussissaient leurs examens, de l’ordre de 300 euros. Et bien évidemment, il a bénéficié, comme les autres étudiants mahorais, du Complément de bourse octroyé par la DASU, avec les aides spécifiques d’installation pour ceux qui arrivent pour la première fois en métropole.

La vie en Métropole

Les cours

Au début c’était difficile. Ce n’était pas le même rythme de travail, la méthodologie de travail n’était pas la même qu’à Mayotte. C’était la première fois qu’il suivait des cours en amphithéâtre. A l’IFM les professeurs étaient là tout le temps et pouvaient suivre individuellement les étudiants, parce qu’ils ne sont pas nombreux. Mais en métropole, c’était plus de 200 étudiants devant le professeur. À la fin des cours, une fois à la maison, Charaf rédigeait à nouveau ses cours. Les notes prises durant les cours magistraux (CM) étaient désorganisées, il devait prendre son temps à la maison pour les mettre au propre. Il passait aussi énormément de temps à la bibliothèque universitaire. Pour lui, la bibliothèque c’est le centre du savoir à l’université, « il faut aller vers ce savoir et approfondir ce que les professeurs ont dit durant les cours ».

La vie au campus

De nature, très discrète et réservé, Charaf quittait sa petite chambre du CROUS qui était juste à proximité de l’université pour aller en cours. Une fois les cours terminés, il passait à la bibliothèque puis rentrait chez lui. Il n’avait pas beaucoup d’amis, à part ses camarades de promotion de l’IFM. Il se souvient de Khaled, son seul ami avec lequel il faisait tout.
Pas de vie sociale animée au campus, ni trop de camarades. Charaf n’a pas pris part aux nombreuses manifestations culturelles des associations mahoraises actives dans la région, en particulier Mayotte Gironde, préférant se concentrer sur ses études. Il se répétait ce que les anciens et ses professeurs lui avaient souvent dit, « pour nous les mahorais en France, il faut être à 200 % focalisé sur les études si l’on veut réussir ».

Une réussite que Charaf reconnaît pour avoir été bien accompagnée par son exceptionnelle et unique médiatrice : Madame Sandrine GRANGÉ. La médiatrice de Bordeaux était le seul agent de la DPSU avec laquelle il a eu à faire durant toutes ses études universitaires. Même quand il quitta Bordeaux après la L3, pour aller à La Réunion, c’était toujours à elle qu’il envoyait ses dossiers de bourse.

« Une médiatrice exceptionnelle qui fait un travail de qualité ». Elle a toujours été là pour le conseiller au moment de doute et l’orienter dans ses dossiers administratifs. Il se rappelle une fois l’avoir appelée pour lui dire : « madame, moi à la fin de l’année je pars, je quitte la France, il fait trop froid ici, j’en peux plus ! » elle lui répondit « monsieur Remou, calmez-vous. Je sais que c’est votre première année en France, il fait froid, vous êtes loin de votre famille, mais c’est juste le temps de vous habituez et tout ira bien ». Charaf quittera tout de même la métropole à cause du froid pour s’installer à La Réunion où il passera ses deux années de Master recherche (M1 et M2).

Les stages

Les deux premières années de licence se sont déroulées à Mayotte où il n’était pas nécessaire de faire de stages. Le stage n’étant pas obligatoire en L3 à Bordeaux non plus, Charaf décida de ne pas faire de stage tout au long de ses études afin de se concentrer sur celles-ci.

Toutefois, il saisira l’occasion d’un séjour à Mayotte pour faire des enquêtes de terrain pour ses recherches en Master et Doctorat portant sur la complexité des programmes d’aménagement à Mayotte. Il collabora d’ailleurs avec les Archives départementales du Conseil Départemental dans le cadre de la revue scientifique Taanrifa. L’objet de l’enquête réalisée dans la commune de Kani-Keli était de montrer l’exemple des dynamiques de l’espace rural sur le territoire. Un travail qui participait à révéler l’évolution des systèmes d’échanges avec les centres urbains participant de plus en plus à la construction des campagnes et à leur recomposition sociale et économique. Charaf tenta d’analyser les mutations que connaissent les villages de Mayotte qui restent très fortement ruraux et encore empreints de logiques tribales. La départementalisation et la volonté de développement rapide pour « se mettre au niveau de la métropole font alors de l’île, un excellent laboratoire pour comprendre la fabrique des territoires ». Enfin, durant sa thèse, il se contenta des formations obligatoires au sein de son école doctorale.

Quid de la vie extra-scolaire

En dehors des études, le football est sa passion. En métropole, il n’intégra malheureusement pas de club sportif à cause du froid qu’il ne supportait vraiment pas. Mais de temps en temps avec les cousins de la famille, ils allaient taper dans le ballon.

Son inspiration

Dès le départ Charaf envisageait de longues études. Il souhaitait en apprendre plus sur la géographie et donc obtenir tous les diplômes nécessaires à l’université. Son parcours était déjà tout tracé dans sa tête : faire une Licence, un Master puis un Doctorat en géographie. Et ce programme fut renforcé par l’inspiration de deux personnes : monsieur Said HACHIM, son ancien professeur à l’IFM et monsieur Ibrahim BAHEDJA. Monsieur Said HACHIM était déjà en thèse et Charaf rêvait d’être comme lui. Il avait vu monsieur Ibrahim BAHEDJA, pour la première fois au JT de Mayotte Première en 2008, quand il devenait docteur en géographie. C’est à ce moment que Charaf s’est dit : « je veux être comme ce monsieur, être docteur comme lui ». C’est grâce à ces deux messieurs, grands d’esprit chacun, qu’il tira son inspiration durant toutes ses études.

Le coût de la vie en métropole

En ce qui le concerne, « le coût de la vie en métropole pour un étudiant mahorais est gérable… si l’argent n’est pas gaspillé ». Charaf, lui, percevait deux bourses : la bourse du CROUS qui était à l’époque dans les 400 euros et le complément de la DPSU à hauteur de 236 € par mois en L3 année 2010/2011. Ce montant du complément de bourse va aller en augmentant grâce à la volonté manifeste du Département-région de Mayotte de mieux accompagner les étudiants qui poussent leurs études vers l’excellence. En effet, le complément de la DPSU est passé à 330 par mois en M2 année 2012/2013 pour parvenir à 1210 € par mois lorsqu’il passait son Doctorat année 2015/2016. Il conserva pendant tout ce temps sa bourse nationale.

Cet accompagnement financier lui permit de se consacrer sereinement à ses études, payer son loyer, faire ses courses et même mettre un peu de côté. Charaf n’avait pas trop de plaisirs qui nécessitaient des dépenses, ce qui lui facilitait la gestion de ses bourses. Il comprend que cela puisse poser des problèmes lorsque le versement du complément de bourse de la DPSU ne parvient pas aux étudiants mais pour sa part, il a toujours reçu les paiements tous les mois, à temps.

Fierté et retour à Mayotte

Après voir commencé à travailler à l’université de Tours en tant que chargé des travaux dirigés durant deux ans, il se dit que son île, Mayotte pourrait avoir besoin de jeunes talents diplômés au sein de l’université de Dembéni, qui est encore en pleine évolution. Cependant, une fois arrivé sur place, la réalité est toute autre. Bien qu’il ait tout de même travaillé quelques temps au centre universitaire de Mayotte, Charaf est actuellement employé dans le secondaire, au lycée comme professeur d’histoire géographie. Il confesse que son ambition personnelle est d’être un membre actif au sein de l’enseignement et de la recherche au centre universitaire de Mayotte.

Sa fierté aujourd’hui est d’avoir atteint son objectif dans ses études supérieures. Charaf est heureux d’être devenu, si jeune à 27 ans, Docteur en Géographie. Une discipline qu’il affectionne énormément et être de facto le deuxième mahorais, docteur dans la discipline sur l’île, après monsieur Ibrahim BAHEDJA. Une fierté aussi, parce que ce doctorat devrait lui permettre de se pencher pour la suite sur de nouveaux objectifs dans la recherche, et de gravir des échelons au niveau professionnel à l’université. Enfin, une fierté aussi parce qu’il n’a jamais redoublé durant toute sa scolarité, de la primaire jusqu’au doctorat.

Et son plus beau souvenir au cours de toutes ces années d’études est l’annonce de la validation de sa Licence (L3) à ses parents. Cette licence obtenue en 2011, une année très difficile car c’était sa première année hors de Mayotte, dans le froid, une année de pleurs dans sa chambre... Alors, quand il annonça à ses parents qu’il avait obtenu le diplôme, ce fût une joie immense pour eux et pour lui-même. Enfin, il retiendra aussi, plus récemment, ce 23 novembre 2017, le jury qui lui annonce qu’il est Docteur en géographie, un moment inoubliable.

Puisque rien n’est pas parfait, Charaf trouve que l’accompagnement des étudiants mahorais hors-territoire peut encore être amélioré, à travers :

  • Un suivi plus régulier des étudiants au niveau de leur travail par la mise en place d’aide aux cours
  • La mise en place de rendus aux médiateurs plus fréquents (tous les trois mois) sur l’état de la scolarité de l’étudiant (résultats, orientation, etc…)
  • S’assurer qu’il n’y ait pas d’interruption du paiement du complément de bourses. Parce que sans argent, on n’a pas la tête tranquille pour travailler. Ce n’est pas énorme mais ça aide quand même.

Résumé de la thèse : Identification et dimension spatio-temporelle des conflits territoriaux dans les projets d’aménagement à Mayotte

L’urbanisation de l’île de Mayotte, révèle les complexités d’un territoire à fort ancrage traditionnel, dont l’intégration dans la république française n’a pour l’instant pas réussi à en absorber les manifestations. Les besoins de l’île en aménagements et en équipements renforcent les inégalités territoriales et les disparités sociales.

Au-delà des projets, et de leur pertinence, s’impose la nécessité de les situer dans une perspective multidimensionnelle tenant compte à la fois de la complexité sociale inhérente au territoire mahorais et des relations originales entre la société civile et le foncier. Ces impératifs de développement territorial engendrent des conflits non seulement entre les citoyens et la puissance publique, mais aussi avec ceux pour lesquels l’île devient un enjeu de conquête sociale. On peut dépasser ces antagonismes en se positionnant à partir de dynamiques conflictuelles, aboutissant à l’institutionnalisation de nouvelles procédures, de nouveaux documents, de nouvelles modalités de concertation synthétisant à la fois les exigences républicaines et la tradition mahoraise.

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